Ce 4 février 2026, plus de 50 nations (dont la Maroc), représentant les deux tiers du PIB mondial, ont scellé à Washington un pacte d’alliance historique pour les minerais critiques. La nouvelle alliance est pour les terres rares et minerais, ce qu’est l’OPEP pour le pétrole. En ligne de mire de ce nouveau cartel: mettre fin à la domination chinoise sur les marchés des minerais critiques, quitte à enterrer les principes du libre-échange.
Il est a rappellé que deux jours plutôt, le 2 février 2026, le président Donald Trump, avait lancé le Project Vault, qui marque un tournant dans la stratégie américaine de sécurisation des ressources. Doté d’un budget initial de 12 milliards de dollars, ce programme vise à constituer une réserve nationale de minerais critiques (gallium, cobalt, terres rares) pour réduire la dépendance à la Chine. Financé par des investissements privés et des prêts de l’Export-Import Bank, il cible les secteurs clés : véhicules électriques, technologies high-tech et aérospatial.
Le sommet de Washington n’est pas une initiative isolée : c’est une réplique calculée à la stratégie des BRICS. Depuis 2023, Pékin et Moscou ont multiplié les alliances pour contourner le dollar (trop politisé) et sécuriser leurs approvisionnements en énergie et minerais. Avec leur ‘OPEP des terres rares’, les États-Unis frappent là où ça fait mal : en créant un cartel occidental pour verrouiller l’accès aux ressources critiques.
Cepondant, il faut bien noté qu’avec cette initiative, les États-Unis ne se contentent pas d’ouvrir un nouveau front dans leur guerre économique contre Pékin. Ils signent en effet l’acte de décès d’un système qu’ils ont eux-mêmes promu pendant des décennies : le marché «libre» des matières premières.
Parmi les mesures phares préconisées: un embargo de facto sur les exportations de terres rares vers la Chine, des subventions publiques colossales pour relocaliser les chaînes d’approvisionnement, référencement des prix, protection douanière, et la création d’un «club des pays allié» excluant Pékin.
Officiellement justifiée par la nécessité de garantir et sécuriser les approvisionnements en minerais critiques, cette initiative poursuit en réalité des objectifs géostratégiques bien plus ambitieux. Parmi eux, l’un des plus cruciaux : enrayer la dédollarisation, qui menace directement l’hégémonie des États-Unis. Pour ce faire, Washington mise sur la création d’une zone commerciale préférentielle, où le dollar s’imposerait comme monnaie exclusive de facturation pour les échanges de minerais stratégiques. Une manœuvre qui rappelle les mécanismes de l’OPEP, mais avec une échelle plus grande.
Le grand tournant de l’administration Trump
Dans sont discours introductive, le vice-président américain JD Vance n’a pas manqué de rappelé que cette initiative s’inscrit pleinement dans le grand tournant pris par l’administration Trump. Cette nouvelle vision se structure atour de deux grands piliers: la réindustrialisation comme objectif et l’intervention étatique comme levier principal.
Ce revirement n’est pas une surprise. Dès 2018, l’administration Trump avait lancé les hostilités en imposant des tarifs douaniers sur les importations chinoises. Mais avec le lancement récent du Project Vault (Création de la première réserve nationale américaine de minerais critiques), les 100 milliards de dollars de financements publics annoncés, et la prise de participation étatique dans les projets miniers et industriele, les États-Unis passent à la vitesse supérieure : ils ne se contentent plus de taxer, ils construisent un système parallèle.
Ironie de l’histoire : les États-Unis, champions autoproclamés du libre-échange, deviennent les architectes d’un capitalisme d’État coordonné, où l’intervention publique et les alliances géopolitiques remplacent les «lois du marché». C’est une véritable situation d’économie de guerre.
Vance ne manque pas d’arguments: «Permettez-moi de dire quelques mots sur ce que nous faisons et pourquoi c’est important. Je me souviens qu’après notre opération militaire extrêmement réussie au Venezuela, le président des États-Unis s’est entretenu avec moi, Marco Rubio et d’autres membres éminents du Cabinet. Il a souligné à quel point il était important de garantir l’accès de l’économie mondiale au pétrole et au gaz pour les nombreuses années à venir. Et c’est, bien sûr, l’une des raisons pour lesquelles nous nous intéressons au Venezuela, parce que ce pays revêt une importance cruciale pour cette ressource essentielle qu’est le pétrole».
Le retour au « réel». : ressources matérielles et puissance économique
Malgré l’essor de l’économie numérique et des technologies avancées, Vance a insisté dans son discours sur un constat fondamental, l’économie mondiale repose toujours sur des ressources physiques concrètes.
Le pétrole et les minerais critiques sont présentés comme des infrastructures invisibles mais vitales de la croissance, de la défense, des technologies émergentes et du mode de vie moderne. Il précise que l’intérêt stratégique des USA pour des pays comme le Venezuela s’inscrit explicitement dans cette logique d’accès durable aux ressources énergétiques.
Dans son diagnostique Vance a relevé deux faits symptomatiques: Une dépendance subie qui pénalise la souveraineté, et un dysfonctionnement profond du marché.
Un diagnostique alarmiste du marché international des minerais critiques
Vance décrit un marché où les règles du jeu sont truquées : comme un casino où un seul joueur – la Chine – connaîtrait à l’avance le résultat des dés. Résultat : les projets miniers en Europe ou en Amérique du Nord s’effondrent les uns après les autres, étouffés par des prix artificiellement bas.
« Nous savons qu’aujourd’hui, le marché international des minerais critiques est défaillant. Il ne parvient à créer ni des marchés intérieurs ni des emplois dignes pour notre main-d’œuvre, et il ne parvient pas non plus à garantir la sécurité de nos pays. Les chaînes d’approvisionnement restent fragiles et exceptionnellement concentrées. Le cours des actifs et des matières premières est constamment inférieur à la normale, entraîné vers le bas par des forces qui échappent au contrôle de tout pays individuel», martèle Vance
«Combien de fois avons-nous entendu, individuellement ou collectivement, une variante de l’histoire que je m’apprête à vous raconter ? Une mine de lithium, un centre de valorisation du gallium, ou autre, est annoncé, parfois après des années de planification et avec un financement presque en place. Puis, du jour au lendemain, l’offre étrangère inonde le marché, les prix s’effondrent et les investisseurs se retirent. Le projet est bloqué et finit par être abandonné. Nous en avons tous été témoins dans nos pays respectifs. Il en résulte un marché mondial où il est pratiquement impossible d’investir de manière cohérente, et cela restera le cas tant que les prix seront incohérents et imprévisibles. C’est l’un des aspects sur lesquels nous souhaitons travailler dans le cadre de cette initiative. Rendons les prix plus prévisibles et moins incohérents afin de pouvoir soutenir les chaînes d’approvisionnement nationales et les investissements qui les rendent possibles», souligne Vance dans son discours.
«Aujourd’hui, en Europe et en Amérique du Nord, des dizaines d’initiatives minières et de transformation ont été suspendues ou complètement abandonnées parce que la faiblesse persistante des prix rend le financement impossible. À maintes reprises, les économies avancées dotées de marchés financiers importants constatent que les projets ne parviennent pas à atteindre le seuil de rentabilité. La même situation se produit ailleurs dans le monde. Dans les économies en développement riches en ressources, seule une infime partie des investissements miniers mondiaux – y compris ceux des pays, dont beaucoup sont représentés dans cette salle – aboutit à des projets concrets. Nous planifions, nous réfléchissons, nous investissons même un peu d’argent, nous faisons ce qu’il faut sur le plan réglementaire, mais beaucoup de ces projets meurent dans l’œuf».
L’alternative américaine: un ajournement des mécanismes du libre-échange
Concrètement, les États-Unis proposent de remplacer le libre-échange par un système de quotas et de prix garantis, inspiré des cartels pétroliers. Objectif : stabiliser les prix, sécuriser les approvisionnements, et exclure la Chine. Une révolution copernicienne pour l’économie mondiale, où les «lois de l’offre et de la demande» cèdent la place à la realpolitik des ressources.
Ce modèle n’est pas sans évoquer une ironie: les États-Unis, qui ont longtemps imposé l’OMC comme garde-fou du libre-échange, l’accusent aujourd’hui de les avoir «trahis». Hier, Washington exigeait l’ouverture des marchés; aujourd’hui, il en verrouille les portes. Une volte-face qui pose question: le libéralisme économique n’aura-t-il été qu’un outil de domination, abandonné sitôt qu’il cessait de servir les intérêts américains?
Avec cette initiative, les États-Unis ne se contentent pas de déclarer la guerre à la Chine. Ils réécrivent les règles du jeu économique mondial, en remplaçant le multilatéralisme par des alliances exclusives, et le libre-échange par un dirigisme assumé. Un tournant qui pourrait bien marquer la fin d’une ère – celle où l’Amérique croyait encore aux vertus du marché.