"Les forts agissent, les faibles subissent" : Alain Juillet décrypte le basculement brutal du monde en 2026

"Les forts agissent, les faibles subissent" : Alain Juillet décrypte le basculement brutal du monde en 2026

Au Risk Summit 2026 à Paris, Alain Juillet — expert en intelligence économique et ancien haut responsable de la DGSE Française — a présenté une analyse sans fard et sans concession. Une plongée dans les tendances lourdes de la géopolitique actuelle: déclin occidental, montée des BRICS, guerre hybride… Son intervention:

‘’Bonsoir à toutes et à tous.
On m’a demandé de vous parler des États-Unis et de la situation actuelle. Mais je voudrais d’abord situer ce sujet dans un cadre plus large, afin que ceux qui n’ont pas encore approfondi ces questions puissent en saisir les multiples imbrications.

Pour commencer, je résumerai ce que je vais vous dire par une phrase de Thucydide, cet auteur grec qui a décrit la guerre du Péloponnèse. Il y écrit, à propos des Athéniens et des Spartiates: «Les forts agissent selon leur volonté, et les faibles en subissent les conséquences.» Cette phrase, aussi cruelle soit-elle, décrit parfaitement le monde actuel. Il s’agit d’un principe de réalité, non de rhétorique : un monde de rapports de force, et non de morale ou d’émotion, comme l’Europe aime à le voir.

La fin de l’hégémonie occidentale : 5 siècles de domination remisés en question

Nous vivons la fin d’une époque, la fin d’une parenthèse enchantée marquée par un retour brutal à la puissance brute. Nous sortons de l’hégémonie normative européenne pour revenir à une mécanique de puissance pure, celle que le monde a connue par le passé. Ce n’est pas une nouveauté, mais cela nous surprend, car cela marque la fin d’un cycle de domination occidentale de cinq siècles.

Ce cycle a commencé en 1492, avec les grandes découvertes et la domination maritime, puis la colonisation. Il s’est transformé en 1945, avec l’institutionnalisation d’un système conçu par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale : l’ONU, l’OMC, le FMI… Des organisations où les vainqueurs étaient privilégiés. Puis, de 1990 à 2010, nous avons vécu l’illusion d’une mondialisation heureuse, comme disait Alain Minc, croyant à un universalisme libéral triomphant.

Aujourd’hui, en 2026, la réalité nous rattrape. Le modèle occidental, dominant depuis cinq siècles, n’est plus structurellement hégémonique. L’architecture internationale héritée de 1945 ne reflète plus la réalité démographique et économique du monde. Le centre de gravité du monde n’est plus en Amérique, ni en Europe : il est en Asie.

BRICS vs G7 : quand les chiffres renversent l’ordre mondial

Prenez les chiffres du PIB en parité de pouvoir d’achat (PPA) : les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Émirats, etc.) ont désormais un PIB supérieur à celui du G7. L’écart était de deux points il y a quelques années ; il est aujourd’hui de sept points en faveur des BRICS. Ce sont eux, désormais, les acteurs numéros 1 de l’économie mondiale.

Un autre indicateur frappant : parmi les cinq premières banques mondiales, quatre sont chinoises. Seule JP Morgan, en cinquième position, est américaine. Cela dit tout sur le basculement en cours.

Pourquoi ce rejet de l’Occident ?

Trois raisons majeures expliquent pourquoi les BRICS et les pays du Sud global nous rejettent :

  1. Des institutions internationales biaisées : Les règles du jeu ont été écrites par et pour l’Occident. L’OMC, le FMI, le système monétaire international… tout cela favorise les vainqueurs de 1945. Les autres pays le savent et le dénoncent.
  2. L’hypocrisie occidentale : Nous sommes les champions du deux poids, deux mesures. Ce qui est normal pour nous devient insupportable quand d’autres le font. Le droit d’ingérence, par exemple, est perçu comme le summum du colonialisme : une imposition de notre vision du monde à des cultures et des histoires qui ne sont pas les nôtres.
  3. L’imposition normative : Nous donnons des leçons de morale sur les droits de l’homme, les processus électoraux, etc., en ignorant que ces normes ne sont pas universelles. Tant que nous dominions, ces pays se taisaient. Maintenant qu’ils ont le rapport de force, ils refusent notre hégémonie morale.

Le monde d’hier vs le monde d’aujourd’hui

Le monde d’hier reposait sur l’illusion d’un droit international, d’une morale universelle, d’un consensus multilatéral orienté. C’était un système où la loi primait sur la force. Aujourd’hui, ce système est brisé.

Le monde d’aujourd’hui fonctionne selon quatre clés :

  • La puissance brute
  • L’intérêt national
  • Les sphères d’influence
  • Les rapports de force

Nous sommes passés d’un système où la loi définissait la force, à un système où la force définit la loi.

La guerre hybride : quand tout devient une arme

Nous assistons à une guerre hybride entre les puissances. Ce n’est pas seulement une guerre militaire, mais aussi informationnelle, juridique, technologique, monétaire et économique. Cette guerre est permanente, menée avec des moyens non létaux, mais tout aussi destructeurs.

Dans ce contexte, tout est une arme. La distinction entre temps de paix et temps de guerre n’existe plus. Nous sommes en guerre permanente, que cela nous plaise ou non.

Les États-Unis : la logique de l’empire

Les États-Unis, sous Trump, défendent leur empire. Leur logique ? « Dans ma zone, il n’y a que moi. » Ils verrouillent les technologies, réindustrialisent, jouent sur le dollar et le système SWIFT. Trump a compris que dominer le monde n’était plus possible. Il se concentre donc sur sa zone d’influence : l’Amérique.

Exemples concrets :

  • Le Groenland : Stratégique pour l’accès à l’Arctique, riche en ressources. Trump est prêt à le racheter, comme les États-Unis l’ont fait avec la Louisiane, la Californie ou l’Alaska.
  • Le Venezuela : Contrôler son pétrole permettrait aux États-Unis de dominer le marché mondial. La capture de Maduro et la mise en place d’un gouvernement fantoche en sont les prémices.
  • L’Iran : Trump a clairement indiqué vouloir remplacer l’ayatollah par un pacha, un homme du système, pour le faire évoluer de l’intérieur.

La Chine : le jeu du Go

La Chine adopte une stratégie radicalement différente. Elle ne joue pas aux échecs (où l’on tue l’adversaire), mais au Go : on encercle, on fait travailler l’adversaire pour soi, et on prend son temps.

Quelques chiffres :

  • La Chine forme 1 million d’ingénieurs par an, tandis que l’Occident forme 1 million d’avocats et de spécialistes des normes.
  • Le FMI prévoit que la Chine sera la première puissance mondiale en 2050.

Stratégie chinoise :

  • Patience : Ils ont le temps pour eux.
  • Pragmatisme : Ils réagissent aux crises (comme la pénurie de pétrole iranien) en construisant des pipelines avec la Russie, ou en colonisant pacifiquement la Sibérie.
  • Innovation : La Chine dépose plus de brevets que tout autre pays.

L’Europe : le faible qui ne réagit pas

L’Europe est mal en point. Elle souffre de :

  • L’absence de vision politique commune : Les intérêts nationaux divergent et paralysent l’action collective.
  • Une machine à normes : L’inflation réglementaire tue l’économie.
  • Un déclin industriel et technologique : Les innovations viennent de Chine ou des États-Unis, pas d’Europe.

Que faire ?
Pour les entrepreneurs européens, la croissance ne sera plus en Europe. Il faudra aller la chercher ailleurs. Il faudra aussi innover, car les secteurs en progression seront ceux qui misent sur l’innovation.

Les faibles peuvent survivre… s’ils réagissent

Contrairement à ce que disait Thucydide, les faibles ne sont pas condamnés à disparaître. Mais ils doivent réagir, trouver des voies pour s’en sortir. Si l’Europe et la France attendent un miracle, elles sont mal parties.

Merci.

Contactez nous: contact@diwanmag.com / partenariat@diwanmag.com / redaction@diwanmag.com